La problématique des nouveaux produits de synthèse (NPS)

SWAPS n° 72 – Pistes – 28 pages – 3ème trimestre 2013

Pourquoi revenir dans cette 72e livraison de Swaps sur la problématique des nouveaux produits de synthèse (NPS), déjà objet d’un numéro culte de Swaps (n° 67) consacré à la partie la plus émergée du problème et sans doute la plus hypertrophiée, le SLAM? Au point même d’y consacrer l’essentiel de ce numéro, si l’on exclut le copieux compte rendu par Olivier Doubre de la 23e conférence internationale sur la réduction des risques, sise en la capitale lituanienne et nos pages d’actualités scientifiques.

D’abord, parce que le phénomène des NPS pose des questions essentielles que nous avons tenté, avec l’aide de Magali Martinez et Vincent Benso, de mettre en perspective. Bien au-delà des effets de mode ou d’émergence. Pour certaines, ces questions sont ancestrales, à l’instar des liaisons dangereuses qu’entretiennent drogues et chimie industrielle dont Alexandre Marchant nous retrace le fil historique. Avec ce vieil adage cher aux dealers de LSD puis à d’autres par la suite : si cela vient de l’industrie pharmaceutique, a fortiori suisse, cela ne peut être qu’un «bon produit». «En Suisse, on n’attrape jamais de maladie, seulement des médicaments» disait Coluche.

Ensuite, parce que l’ère des NPS soulève la question de l’observation des pratiques de consommation et des produits. Le développement sur le Net et les réseaux sociaux d’une offre multiforme et sans cesse en adaptation aux lois censées les interdire met à mal les outils actuels de mesure. C’est devant un tel constat qu’est né le projet I-Trend, outils intégrés pour la recherche en Europe sur les nouvelles drogues, coordonné par l’OFDT. Dans le sillage se pose aussi la question de la congruence entre l’interdiction opposée assez illusoirement à l’offre de telle ou telle NPS sur le Net et l’objectif qui est d’en limiter la diffusion. Et les témoignages de Vincent Benso attestent combien la facilité de diffusion et de commande —sans tiers— sur la toile, associée à des publicités habillées (engrais, nourritures animales, sels de bain, etc.) rend illusoire tout contrôle.

C’est précisément de cette complexité-là dont rend compte ce nouveau numéro de Swaps. Avec sans doute l’idée, en filigrane, d’une cyber réduction des risques qui reste à construire.

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Drogues de synthèse en libre accès

 

Vendus sur le Net, échappant parfois à la législation et responsables d’effets imprévisibles, les stupéfiants synthétiques inquiètent. La consommation reste limitée, mais le nombre de molécules sur le marché suisse est en augmentation.

«Sels de bain», «mélanges d’épices» et autres «désodorisants» seraient en train d’envahir le marché. Une situation qui inquiète médecins et autorités douanières. Car ce ne sont pas de simples produits de supermarché dont il est question, mais bien de stupéfiants, les «nouvelles drogues de synthèse». L’administration fédérale a révélé il y a quelques jours avoir réalisé en 2011 une saisie de 150 kg de ces produits. Depuis, le problème ne cesse de croître, et des nouvelles molécules ont débarqué sur le marché par dizaines. Ecstasy, cocaïne et cannabis seraient-ils en passe d’être remplacés par ces nouvelles drogues dont la composition chimique évolue sans cesse, leur permettant de souvent passer au travers des mailles du filet législatif?

Une étude menée en 2011 par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) avait permis de recenser, rien que sur le Web francophone, une trentaine de sites vendant des psycho¬stimulants de synthèse. Les sites en langue anglaise démultiplient encore les sources d’approvisionnement.

Aujourd’hui, une rapide expérience montre qu’il suffit de taper 4-MEC ou 4-methylmethcathinone dans un moteur de recherche et de cliquer sur le premier résultat pour arriver sur un site qui ressemble très fortement au portail de vente des grands groupes de produits chimiques. Le 4-MEC apparaît sous la dénomination «research chemicals», ce qui porte à croire que c’est un produit destiné à l’industrie ou aux laboratoires de recherche. Or le 4-MEC est une des drogues les plus dangereuses actuellement sur le marché. Elle a notamment fait parler d’elle en juillet 2012, quand un homme sous l’emprise de cette drogue avait dévoré le visage d’un sans-abri aux Etats-Unis.

Et c’est là tout le paradoxe de ces molécules. Alors que leurs effets peuvent être bien plus puissants que ceux des drogues «classiques», s’en procurer est un jeu d’enfant. Le comble étant que l’achat peut selon les cas se faire en toute légalité! Une faille à laquelle sont confrontés tous les pays. «Le phénomène des drogues de synthèse n’a pris de l’ampleur en Europe que récemment, souligne Stefanie Widmer, porte-parole de l’Administration fédérale des douanes (AFD). De fait, jusqu’à il y a peu, les stupéfiants synthétiques n’étaient pas explicitement interdits dans la législation suisse.» Le problème a été depuis pris en compte et la loi sur les stupéfiants révisée. En décembre 2011, 52 substances et 7 dérivés ont été soumis à la loi sur les stupéfiants. Fin 2012, 46 nouvelles substances, apparues en cours d’année, ont été ajoutées.

Pour garder un temps d’avance sur les autorités, les chimistes qui produisent ces drogues synthétiques modulent en permanence leur composition. Si la structure chimique ne correspond pas exactement à une drogue recensée par la loi, le produit est de fait légal. Selon l’OFDT, depuis 2010, une nouvelle substance serait identifiée par mois. Une situation qui a amené certains pays à prendre les devants en inscrivant dans la loi toute nouvelle substance ainsi que tous les produits qui pourraient en être dérivés.

Le Bureau des Nations unies sur les drogues et la criminalité relève qu’aux Etats-Unis ces stupéfiants «légaux» sont à l’origine de plus de décès que l’héroïne et la cocaïne. La situation reste pour le moment moins alarmante en Suisse et en Europe. Les intoxications liées directement aux drogues de synthèse seraient peu nombreuses selon l’OFDT. Le dernier rapport de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) sur le monitorage des addictions en Suisse ne note pas de modification majeure des stupéfiants consommés. Après le cannabis, c’est la cocaïne qui reste la drogue la plus consommée, avec une légère augmentation par rapport à l’année précédente.

Une situation confirmée par les services médicaux en charge des personnes dépendantes. «Nous n’avons pas observé de recrudescence de cas d’intoxication ou de dépendance aux drogues de synthèse, confirme Barbara Broers, médecin responsable de l’Unité des dépendances des Hôpitaux universitaires genevois. Mais il ne faut pour autant pas sous-estimer le problème, car ces stupéfiants sont souvent vus comme récréatifs, et peuvent donner envie «d’essayer pour voir». Or on ne sait absolument pas ce qu’il y a dedans!»

Censées mimer les effets de la cocaïne, du cannabis, du khat ou des amphétamines, ces drogues de synthèse s’apparentent dans les faits à de véritables billets de loterie. «C’est à se demander si les fabricants eux-mêmes savent ce qu’ils mettent dedans. C’est de l’expérimentation humaine, prévient Barbara Broers. Et, surtout, les molécules synthétiques sont bien plus puissantes que leurs analogues naturels.» Le cas du 4-MEC, qui contient des cathinones, la molécule active du khat, est un bon exemple. «Sans vouloir minimiser l’effet de cette drogue, il faut rappeler que la consommation de khat est à l’origine en Afrique une pratique culturelle. Il y a des effets stimulants certes, mais c’est comme comparer le fait de mâcher des feuilles de coca et sniffer des rails de cocaïne!» Le cas est similaire pour les cannabinoïdes synthétiques. Les molécules se lient aux mêmes récepteurs que la substance présente dans le cannabis naturel (THC) mais avec une affinité pouvant être 200 fois supérieure.

«Les psychostimulants synthétiques sont pour la plupart des dérivés des amphétamines, de l’ecstasy ou de la cocaïne, relève Christian Lüscher, professeur en neurobiologie à l’Université de Genève. Ils agissent sur les mêmes structures cérébrales et perturbent le recyclage de la dopamine.» Après avoir été libérée, cette substance est habituellement recaptée par les neurones. Bloquer ce recyclage permet à la dopamine de rester active plus longtemps, ce qui provoque les effets psychostimulants recherchés. Mais c’est aussi le processus responsable du caractère addictif de ces produits. «Si on connaît le mécanisme d’action de ces drogues synthétiques, on ne sait rien de la rapidité et de l’intensité de leurs effets, c’est en cela qu’elles sont redoutables», conclut Christian Lüscher.

06.12.2013
Le Temps – Par Stéphany Gardier