Manque d’empathie, désintérêt pour autrui, les troubles de la sociabilité sont fréquents chez les cocaïnomanes. Une étude suisse montre que l’usage régulier de drogue perturbe le fonctionnement de certains groupes de neurones.

De la dépression à la paranoïa, les effets psychiques de la cocaïne sont nombreux. Sans présenter des troubles aussi sévères, nombre de consommateurs réguliers démontrent des perturbations comportementales, surtout dans le cadre de leurs interactions sociales. En plus des conséquences sur leurs relations, ce déficit relationnel peut aussi nuire à l’efficacité des thérapies cognitives. Dans une étude publiée lundi dans la revue PNAS, des chercheurs zurichois montrent à quel point interagir avec autrui procure moins de plaisir aux cocaïnomanes qu’aux non-consommateurs.

«C’est au fil de discussions avec nos collègues addictologues que nous avons décidé de lancer cette étude, dit Katrin Preller, psychologue à l’Université de Zurich et auteure de l’étude. Ils relevaient souvent, à propos des patients cocaïnomanes, un manque d’intérêt plus ou moins marqué pour les relations sociales.» Une indifférence, parfois un manque d’empathie, remarqués aussi par les proches de personnes dépendantes, et qui peuvent représenter un fardeau supplémentaire pour les familles.

«Toutes les addictions se caractérisent par une diminution progressive de l’intérêt pour ce qui se passe autour de soi, et finalement pour autrui, souligne Daniele Zullino, chef du Service d’addictologie aux Hôpitaux universitaires de Genève. Mais la cocaïne est connue pour avoir des effets très sévères sur la sociabilité.» Ce phénomène d’isolement se retrouve même chez les rats de laboratoire mis en présence de cocaïne. «Petit à petit, alors que normalement ces rongeurs jouent et passent leurs journées les uns avec les autres, ils ne vont plus se préoccuper que de trouver de la drogue.»

Pour expliquer ces troubles du comportement, l’équipe emmenée par Boris Quednow a proposé à 80 consommateurs réguliers de cocaïne de se prêter à des tests comportementaux sur ordinateurs. Elle a ensuite comparé leurs réponses à celles de 63 volontaires non consommateurs.

Habituellement, partager une tâche procure plus de plaisir que de s’y consacrer seul. Au cours de l’expérience, les sujets devaient réaliser un exercice dit «d’attention partagée». Les paramètres recueillis montrent que chez les cocaïnomanes, le partage n’est pas plus valorisé que la réalisation de la tâche de manière individuelle. «Chez ces personnes tout semble se passer comme si l’interaction ne procurait pas de plaisir», résume Katrin Preller.

Le sentiment de bien-être que procure l’interaction avec une personne ou un groupe, en agissant comme une «récompense», renforce et favorise les comportements sociaux. La cocaïne, en annihilant ce plaisir, rendrait les interactions inutiles. «La motivation pour aller vers l’autre disparaît puisqu’elle ne provoque rien de plus que ce que l’on a déjà seul», dit Katrin Preller.

Ces différences comportementales pourraient être liées, en partie du moins, à une différence de fonctionnalité entre le cerveau des cocaïnomanes et celui des volontaires. En utilisant l’IRM fonctionnelle, les chercheurs ont pu observer chez 16 personnes de chacune des deux catégories comment le cerveau traitait les informations lors de la réalisation des tâches d’attention partagée. Leurs résultats montrent que certains circuits neuronaux du cortex médian orbito-frontal sont bien moins activés chez les consommateurs de cocaïne. Or cette région du cerveau, située derrière le front, est connue pour jouer un rôle majeur dans les processus cognitifs. «En situation d’interaction sociale, les ­cocaïnomanes présentent une sous-activation des microcircuits neuronaux liés à la récompense, ce qui explique qu’ils n’en retirent pas un sentiment particulier de bien-être», dit Katrin Preller.

Une étude publiée récemment dans la revue JAMA Psychiatry a aussi mis en évidence un effet néfaste de la cocaïne sur le fonctionnement de neurones impliqués dans le contrôle des émotions, la conscience de soi et des autres. Par ailleurs, la quantité de matière grise dans cette région du cortex était moindre chez les consommateurs de drogue. «Ces études appuient expérimentalement ce que nous observons dans le comportement des patients, et surtout elles soulignent l’importance d’intégrer dans les prises en charge des approches qui aident les patients à réapprendre la sociabilité», conclut Daniele Zullino.

21 janvier 2014
Le Temps – Stéphany Gardier