Cinq questions à Alexander Bücheli

Alexander Bücheli est le responsable suppléant du service de consultation à la jeunesse Streetwork. Au nom du réseau national de compétences «Safer Nightlife Schweiz» il répond aux questions sur la prévention des dépendances dans les clubs et le milieu festif suisses.

Quels sont les principaux changements intervenus dans la vie nocturne ces dix dernières années ?

La vie nocturne est de plus en plus importante. De véritables quartiers dédiés aux soirées sont apparus dans les villes. Le comportement a changé aussi. La plupart du temps, les noctambules commencent la soirée au restaurant ou dans un bar avant d’aller en boîte ou à une fête. C’est-à-dire que la fête démarre plus tard et se prolonge jusqu’à l’aube. Ceux qui n’ont pas les moyens d’aller au restaurant ou dans un bar se retrouvent dans la rue dans les quartiers de vie nocturne. Pour les jeunes, faire la fête est aujourd’hui la principale activité de loisirs collectifs.

Quelles sont les conséquences de ces nouvelles habitudes sur la consommation de drogues ?

L’alcool est et reste la drogue festive numéro un. La consommation d’alcool est plus visible du fait que les jeunes fêtards se tiennent davantage dans l’espace public avant d’aller en boite. Par ailleurs, l’allongement de la durée des soirées a entraîné une augmentation de la consommation d’alcool et des substances qui maintiennent éveillé. En revanche, le nombre de consommateurs et celui des différentes substances consommées sont restés stables. Depuis des années, le cannabis, l’ecstasy, les amphétamines comme le speed et la cocaïne sont les substances les plus consommées. Les différences varient en fonction des tendances du moment. Par exemple, très prisée ces dernières années, la cocaïne est désormais remplacée par l’ecstasy et les amphétamines. Ce sont surtout des substances bien connues qui sont consommées. Les nouvelles substances psychoactives, les «drogues d’Internet» ne le sont que par une minorité, souvent en privé, et touchent rarement un cercle de consommateurs plus large.

Comment la prévention est-elle pratiquée dans la vie nocturne, et avec quel objectif ?

Il s’agit généralement de conseil. L’objectif est d’empêcher autant que possible que les jeunes qui font la fête aient à souffrir d’effets durablement négatifs de cette phase festive de leur vie. Il existe des offres comme «Be my angel», un programme de prévention alcool, drogues et sécurité routière basé sur le concept du conducteur sobre qui ramène ses amis à la fin de la soirée. Pour les substances illégales, les objectifs sont la réduction des dommages, la gestion des risques et l’incitation à un processus d’autoréflexion qui doit conduire à une consommation à faible risque ou à l’abstinence. La communication porte sur des faits, des messages de prévention et de réduction des dommages individuels et comporte des mises en garde contre des excipients ou des dosages élevés de substances illégales. La plupart du temps, des stands sont dressés sur place dans les clubs et lors des festivals. Toutes les informations et les conseils existent aussi en ligne sur des sites dédiés à des groupes spécifiques. Les différents projets régionaux travaillent en étroite collaboration. C’est ainsi qu’est né, par exemple, le projet interrégional «Safer Dance Swiss» spécialisé dans la prévention multilingue en milieu festif. En 2011, le réseau de compétences national interdisciplinaire «Safe Nightlife Suisse» a été créé pour soutenir les services spécialisés régionaux dans leurs efforts. De même, le label de qualité «Safer Clubbing» repose sur la coopération entre des clubs, des spécialistes de la prévention et d’autres parties prenantes.

Les effets de la prévention sont-ils sensibles ?

Oui. A Zurich par exemple, les consommateurs sont mieux informés des risques de la consommation de substances qu’il y a encore dix ans. Cela est sans doute imputable au «drug checking» avec consultation que Zurich propose depuis douze ans et qui est très utilisé. De même, la consommation mixte particulièrement problématique a reculé de 20% ces dix dernières années. La combinaison d’information, de conseil individuel et d’analyse de substances répond manifestement aux besoins des personnes qui consomment des drogues principalement dans la vie nocturne. Nous avons constaté que des faits analytiques et scientifiques ont davantage d’effet que les messages de pure prévention. De plus, les résultats des analyses et des données issues des drug checking permettent d’identifier précocement des tendances et de prendre les éventuelles mesures nécessaires.

Comment voyez-vous l’avenir ?

La vie nocturne ne changera pas fondamentalement. L’alcool restera la drogue festive numéro un. Si la Suisse est bien placée en matière de prévention et de réduction des dommages dans la vie nocturne, les efforts doivent désormais porter sur l’extension régionale d’offres de drug checking à bas seuil et sur la mise en place d’un système national de détection précoce des substances.

Spectra N°100 – Septembre 2013 – OFSP